A Christie for Christmas : rendez-vous à Bagdad

A Christie for Christmas : rendez-vous à Bagdad

On continue un peu tard cette série « A Christie For Christmas », pour vous faire découvrir la romancière anglaise par des titres moins connus. Rendez-vous à Bagdad, donc.

Un livre pour qui ? Les gens qui en ont marre des comédies romantiques ultra cliché, ceux qui ont une petite envie d’exotisme dans un pays chaud alors qu’il fait un temps pourri, ceux qui ont toujours su qu’une petite sténodactylo peut sauver le monde.

rdv à bagdad

C’est l’un des premiers Agatha Christie que j’ai lu, et c’est une bonne oeuvre pour commencer avec l’oeuvre de cette romancière. Déjà parce que l’auteure a vécu à Bagdad, y a rencontré son deuxième mari (14 ans de différence, mais elle était la doyenne du couple) et y a donc vécu dans les années 1930. Elle retransmet une certaine atmosphère de cette partie du monde, quand bien même c’est surtout l’ambiance expat’ qu’on découvre.

Mes proches le savent (et les petits malins qui suivent dans le fond). J’adore Agatha Christie. Quand je commence un de ses romans, je suis prise entre l’envie de le finir tout de suite et celle d’en profiter à fond. En faisant des schémas partout sur les murs pour identifier le coupable, façon peinture rupestre. Mais comme j’ai une caution, je vais plutôt vous exprimer ici tout mon amour pour cette romancière.

Un de ses pseudonyme était Mary Westmacott. Eastmacott, Westmacott. Vous l’avez ?

Alors on passe à la découverte de ce roman plein d’exotisme avec un super protagoniste. J’éprouve un immense amour pour une scène d’ouverture. Voici la traduction de Bernard Blanc :

Un second coup d’œil faisait pourtant entrevoir le piquant du personnage : « frimousse en caoutchouc » comme l’avait surnommée un de ses admirateurs, pouvait contrefaire de façon saisissante à peu près n’importe qui.

Ce talent était à la source de ses ennuis du moment. Sténodactylo chez Mr Greenholtz, de Greenholtz, Simmons & Lederbetter, Graysholme Street, W.C.2, Victoria avait décidé d’égayer une matinée un peu morne à son gré en régalant les trois autres secrétaires et le garçon de bureau d’une imitation saisissante de Mrs Greenholtz effectuant un raid éclair dans le bureau de son époux. Persuadée que Mr Greenholtz s’en était allé faire la tournée de ses avocats, Victoria avait donné le meilleur d’elle-même :

[…]

Le lâchage soudain de son public – d’abord attentif et ravi, mais qui venait de se remettre précipitamment au travail – l’avait fait se retourner … pour découvrir Mr Greenholtz qui l’observait depuis le pas de la porte.

Ignorant la phraséologie d’usage en de telles circonstances, elle s’était contentée d’un « Oh !  » étranglé.

Je n’ai pas reproduit en intégralité cette imitation, pour vous laisser le plaisir de la découvrir dans le livre.

Un point vraiment bien dans l’œuvre d’Agatha Christie : c’est une femme qui écrit. Je n’essaie pas de dire par là que les hommes sont incapables d’écrire des personnages féminins, mais c’est vraiment reposant d’en voir écrits par une bonne auteure. Victoria aurait pu être stéréotypée, alternant entre la secrétaire à qui il arrive une aventure extraordinaire par un deus ex machina, ou parce qu’elle est la manic pixie dream girl du coin. Elle évite les deux écueils scénaristiques. Même si elle est propulsée dans la découverte d’un complot, et qu’on peut trouver l’excuse d’Agatha Christie un peu grossière, Victoria va s’en sortir à grand renfort d’huile de coude. De même, malgré son caractère, elle agit avec la cohérence de quelqu’un qui comprend que les enjeux la dépassent.

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Un téléfilm … Hum. Moins convaincant.

Le personnage de Victoria a de la profondeur. Elle est cohérente, je reviens dessus car c’est important. Si je risquais la torture au milieu d’une super aventure, je ne suis pas sûre que je partirais bille en tête, par exemple. Ca fait du bien d’avoir une héroïne qui n’a pas froid aux yeux mais qui connaît ses limites (je m’adresse à vous, tous les personnages de fiction ultra valeureux qui partez n’importe comment à l’aventure. Nous ne sommes pas tous des Gryffondor.).

Elle ne se limite pas à exister à travers un personnage masculin, même si le point de départ de son aventure est de retrouver un jeune homme. Victoria est un personnage ingénieux, et en terme de processus d’écriture, c’est cohérent. Elle n’est ni une héroïne « gros bill » disposant d’un quintal de connaissances et savoir-faire totalement absurdes au vu de son âge, ni un personnage plat qui ne serait là que pour servir l’histoire et permettre son déroulement (Bella, c’est toi que je vise). En bref, c’est un bon personnage, je m’y suis personnellement beaucoup attachée.

Le style d’Agatha Christie a particulièrement bien vieilli, puisqu’elle intègre des réflexions sarcastiques dans son œuvre. Ici, Victoria se rassure sur la difficulté qu’elle aura à tenir un mensonge mais :

Heureusement, les hommes se sentent toujours si supérieurs aux femmes que toutes ses erreurs seraient considérées moins comme un indice de duplicité que comme la preuve du ridicule et de la stupidité de la gent féminine !

Plutôt bien visé, pas vrai ?

Il apparaît évident aussi que, lors de l’écriture du manuscrit, Agatha Christie avait conscience des clichés du genre. L’histoire de Victoria n’est pas seulement une petite amourette où une jeune femme décide d’aller voir du pays et retrouver le garçon qui lui avait tapé dans l’oeil (#d’unepierredeuxcoups). On retrouve des éléments classiques des romans policiers, où l’avenir du Monde dépend en partie du héros. Où un petit complot se dresse en toile de fond.

On peut faire une distinction simple dans les livres de la reine du crime en les séparant en deux groupes. Les livres dans lesquels on se livre à la résolution d’une seule intrigue (L’hôtel Bertram, par exemple), et ceux où l’intrigue est plus globale et concerne aussi des figures qu’on ne verra pas dans le récit, comme ici. Ici, donc, où nous sommes en pleine guerre froide et où la menace de la Cinquième Colonne apparaît (on reparlera de ce concept dans le prochain article). Il me semble que ce décalage était voulu, mais avec le recul d’un lecteur en 2015 et même malgré les évènements récents, il y a un côté amusant, délicatement désuet dans ce sombre complot.

Quelque chose qui me chiffonne en revanche. Dans un roman intitulé Rendez-vous à Bagdad, même si les personnages restent majoritairement entre étrangers, ils vont côtoyer les gens du pays. Difficile pourtant de trouver un personnage non-blanc qui soit présenté positivement. Il y a des antagonistes blancs et non blancs, d’autres dont on ne connaît pas l’identité. Mais il n’y a qu’un personnage de cheik, au rôle assez mineur, qu’on découvre à la fin du livre. Entre deux, des européens qui ont intégré la culture de leur région d’adoption, mais pas de personnage racisé positif à part le cheik. En terme de représentation, Mme Christie peut mieux faire.

On se retrouve le 30 pour parler d’un couple super mignon qui vit des aventures d’espionnage !

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