Sartre, Rousseau et Bioshock

Sartre, Rousseau et Bioshock

Il y a une petite icône sur la bannière représentant une manette de console de jeux. Oui, mais comment parler de jeux vidéos sous un angle original ? Comment retrouver son sens critique quand on a particulièrement aimé ou détesté un jeu ?

Si on mélangeait jeu vidéo et philosophie ? En continuant à vulgariser, de manière à ce que chacun devienne un prétexte à parler de l’autre.

bioshock
Les trois jeux de la série. On se concentra plus sur celui en bas à gauche de l’image dans cet article.

La fiche

• Sortie en 2007 (ce qui ne nous rajeunit pas, ma bonne dame)

• Le genre : aventure, first person shooter

• L’histoire : vous errez dans une cité sous-marine dévastée. Nous sommes dans les années 60 et la société utopiste qu’était Rapture n’a plus rien d’un rêve. Rapture devait libérer la science de l’éthique et l’art des censeurs, sous l’oeil bienveillant de son fondateur Andrew Ryan. Vous serez contacté par ce dernier via le biais de messages radio mais aussi par le mystérieux Atlas qui a besoin de vous pour sauver sa famille ou la doctoresse Brigid Tenenbaum au passé trouble. Vous serez rapidement confronté à des choix moraux.

• A éviter : SI VOUS ETES CLAUSTROPHOBES, marche aussi si vous êtes cardiaque. Je déteste les jeux qui emploient des screamers (quand vous marchez dans un couloir sombre et silencieux en sachant qu’un monstre va vous sauter au nez de manière désagréable), il y en a quelques uns dans Bioshock même si c’est plus discret, et comme tout se passe dans ce huis clos sous-marin dévasté, il vaut peut-être mieux y jouer en journée si ça peut vous angoisser.

• Accessibilité : le gameplay m’a semblé simple à prendre en main, mais un débutant gagnera peut-être à se mettre en mode facile.

Parlons du contrat social. Il s’agit non pas d’une mesure gouvernementale quelconque mais d’un pacte pour le bien de tous. Le propre d’un contrat est d’être la rencontre de deux volontés. Celle de vendre ou d’acheter cet article. Celle de travailler ensemble.

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« He oui.  » (source : babelio).

L’existensialisme

Si je veux évoquer Sartre en parlant de Bioshock, c’est pour vous parler d’existensialisme. Ce mot barbare est bien expliqué dans l’Etre et le néant, ou dans l’Existensialisme est un humanisme (titre effrayant mais lecture bien plus simple. Au point que Sartre l’a renié).

J-P S. (apelons-le JiPé) y développe l’idée que rien n’est prédéfini avant notre naissance. Il ne s’agit pas de nier l’importance du groupe social, en expliquant que si les chômeurs se sortent les doigts du rectum ils peuvent arriver au CAC40 avant d’avoir eu le temps de dire Sartre. Mais personne ne porte de graines de malfaisance en soi, il est toujours possible de choisir en fonction de ses convictions morales. Pour lui, l’homme (au sein l’humain) est condamné à être libre.

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Personne n’a dit que c’est une bonne nouvelle, et surtout pas JiPé.

Condamné à être libre ? Ah mais ça va, c’est pas un cadeau empoisonné, la liberté ! Pas tant que ça. Sartre prend l’exemple d’un jeune homme durant la seconde guerre mondiale. Sa mère est malade. Il peut rester s’occuper d’elle, et donc ne jamais rejoindre la résistance qui s’organise à Londres. Il peut aussi se rendre à Londres, et à ce moment abandonner sa mère. Il est condamné à être libre, en ce que les deux choix l’obligent à un sacrifice mais qu’il devra tout de même faire son choix. Le fait même de ne pas agir (et donc rester) est un choix.

Etre condamné à être libre est donc moins agréable qu’il n’en a l’air. Je vais maintenant dévoiler un élément clé du concept de Bioshock, donc si vous n’aviez jamais entendu parler du jeu et voulez en savoir aussi peu que possible avant d’y jouer (ce que je vous incite très vivement à faire), je vous conseille de ne reprendre votre lecture que lorsque l’écriture aura à nouveau la même couleur !

Dans Bioshock, nous sommes continuellement confrontés au dilemme de sauver ou récupérer les petites soeurs. Débarrassés de l’éthique, les scientifiques de Rapture ont crée un parasite qui extrait de l’ADAM. Cette substance permet d’utiliser des plasmides, qui confèrent des avantages surnaturels : envoyer des flammes, des arcs électriques, prendre le contrôle d’un robot … Dans la dystopie (le contraire d’une utopie) qu’est devenue Rapture, ils sont désormais indispensables. Il est possible de récolter les petites soeurs pour un gros paquet d’ADAM. Mais le docteur Tenenbaum vous proposera aussi de sauver les petites soeurs grâce au moyen qu’elle a développé, vous récolterez toutefois moins d’ADAM même si Tenenbaum placera des cadeaux sur votre chemin.

Faut-il sauver les petites soeurs ? Ce sera votre choix tout le long de la partie. Si vous commencez à les récolter (même une seule); vous débouchez sur l’une des deux fins. Si vous les sauvez toutes, vous finirez votre partie via l’autre. Faut-il sauver des enfants qui n’en sont peut-être plus ? Dont on ne sait pas si les rendre humaines de nouveau est une bonne chose ? Et faut-il vous priver, vous, de quelque chose qui vous permettra de survivre plus aisément ?

Sur le jeu en lui-même

Pour vous convaincre, j’apporte quelques précisions quand à la qualité de ce jeu. Bioshock a été pensé avec beaucoup de soin. La bande-son, composée de musiques instrumentales comme de chansons des années 30 ou 40 est très immersive. Les décors se distinguent les uns des autres en conservant le même sentiment d’oppression. Gros bonus, l’histoire se dévoile à nous par des enregistrements audio laissés par les habitants. Doit-on les récupérer tous ou se priver de certains pour aller plus vite et prendre moins de risques ?

Bioshock allie une réalisation très soignée avec un scénario prenant. J’ai une grande affection pour le premier volume, mais les deux autres (Bioshock 2 et Bioshock Infinite) mériteraient des articles aussi.

Je vous prie d’y jouer.

 

La prochaine fois, nous parlerons de Tomb Raider et de Hobbes !

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5 réflexions sur “Sartre, Rousseau et Bioshock

  1. Je connais de nom, rapport que mon frère attendait le premier avec une impatience que j’ai rarement vu, à l’époque de sa sortie. Je n’y ai jamais joué (encore), mais ton article apporte un éclairage intéressant sur l’histoire (oui, j’ai lu la partie spoilée, je suis comme ça, je peux pas m’en empêcher).
    Et sur le jeu vidéo, de manière plus large, qu’on limite trop souvent aujourd’hui à de la tuerie en ligne sans aucun autre but que d’écraser le mec en face à grands renforts de jurons tous plus colorés les uns que les autres. Alors que c’est tellement plus que ça… !

    Je guetterai ton prochain post’ à propos de Tomb Raider (c’est un peu l’amour de ma vie, Lara Croft). Tu as aiguisé ma curiosité, en tout cas.

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    1. Merci de ton commentaire !
      De toute façon, je préviens mais je sais que personnellement, je lirai quand même les spoilers … Ca gâche rien de l’expérience de jeu, ou en tout cas ma curiosité est toujours top forte pour ça.
      Je pense que la réduction à seulement ça est bien aidée par le fait que le marketing met beaucoup ces jeux-là en avant.
      Bref, je prends bonne note sur Tomb Raider, ça me met même un peu la pression ! (:

      Aimé par 1 personne

  2. Chouette article, intéressant de surcroît.
    D’autant plus intéressant que je me suis moi-même lancée dans un article traitant de jeu vidéo + existentialisme.
    Mais sans plagiat !

    En fait, c’est amusant mais pour moi l’existentialisme, outre la force du choix et le poids de la liberté, c’est aussi la quête du sens (ben oui, j’ai été nourrie au théâtre de l’absurde…)
    Du coup j’ai tendance à le prendre plus sur ce pied-là, et j’avoue que te voir le rapprocher d Bioshock m’a un peu surprise.
    Mais c’est bien vu et pertinent (et si ça donne en plus envie à des gens de jouer à Bioshock, c’est un bonus non négligeable :D)

    De mon côté du coup, j’envisageais de traiter de la quête du sens avec The Stanley Parable. Si tu n’y as pas joué, je te le recommande vivement : au niveau philosophie, il y a à dire !

    Et je ne rejoins pas le commentaire de Sweet Judas sur un point : je trouve que le jeu vidéo se démocratise de plus en plus et arrive de mieux en mieux à se défaire de l’image de « Jeux-pan-pan-t’es-mort » qu’il a pu avoir pendant longtemps. Peut-être que c’est parce que je suis dans un milieu plus informé, mais j’ai l’impression que même quand je sors de ce cercle les gens sont plus au fait des « petits » jeux indés « malins » qui sortent maintenant. Et pour moi, ce sont eux qui apportent le plus de réflexions intéressantes !

    En tout cas chapeau bas pour cet article et merci pour la lecture qui ne manquait pas d’intérêt 🙂

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    1. Peut-être fréquentes-tu un milieu plus ouvert, effectivement… Dans le mien, quelque soit l’âge, on les dévalorise souvent (ainsi que les gens qui y jouent, tous dans le même lot). Par exemple (purement subjectif hein, on est bien d’accord que ça concerne que moi, en l’occurrence), concernant mes propres parents (& leur génération, de manière plus globale), il a fallu un loooong moment avant qu’ils admettent que leurs propres enfants puissent en être passionnés (bien que je le sois à un degré moindre que mon frère, par exemple) sans pour autant que cela consiste à s’abrutir bêtement devant un écran.
      J’ai l’impression qu’il y a toujours un relent des vieux reportages assimilant les heures de jeu cumulées à un souci d’ordre psychologique ou relationnel, si on peut dire les choses comme ça (« Dépression ? Addiction ? Ptêtre tu vas virer psychopathe, on sait pas, avec tous ces mecs que tu découpes à la tronçonneuse ? »). Et pas forcément seulement chez les plus de 40 ans (seuil parfaitement arbitraire, encore une fois).

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    2. Je vais attendre impatiemment ton article sur le sujet, alors, Lia !
      J’ai un terrible (non) aveu à faire : je n’ai pas d’abonnement Steam et pas non plus de compte x box live. Je suis résolue à l’achat de support physique, et souvent l’achat de vieux jeux parce que je suis un peu radine. Je me doute bien qu’il y a des gens indépendants très bien, mais ils ne parviennent pas souvent jusqu’à moi, du coup ! 😦 Même si j’ai testé Soldats inconnus et que j’ai beaucoup aimé … Peut-être une résolution à prendre ? Pour le moment, je rejoins donc plutôt Sweet Judas. Les gens autour de moi ont peut-être pu voir des jeux sortant de l’ordinaire et ne sont plus aussi fermés (en tout cas : faire essayer Professeur Layton suffit à calmer les critiques sur l’absence de réflexion), mais c’est difficile pour moi de trouver des titres vraiment intéressants et de communiquer là-dessus.

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