Mauvais genre, Chloé Cruchaudet

Mauvais genre, Chloé Cruchaudet

J’emprunte au petit bonheur mes bandes dessinées à la bibliothèque près de chez moi. Pour les dernières nouveautés, comme California Dreamin’ de Pénélope Bagieu, il est difficile d’arriver au bon moment pour pouvoir les emprunter. Je me résigne à les attendre. En tombant sur ce titre dont j’avais beaucoup entendu parler il y a quelques temps, j’ai décidé de l’emmener avec moi. Bien m’en a pris.

Mauvais genre est une bande dessinée inspirée d’un fait historique. L’histoire rocambolesque de Paul Grappe et Louise Landy. Le couple se rencontre avant la guerre, se met en ménage et commence une vie de bonheur. Bonheur vite interrompu par la guerre qui éclate en 1914. Bouleversé par les horreurs de la guerre, Paul déserte. Il finit par retourner à la vie civile sous une autre identité. Paul est devenu Suzanne.

 

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L’intrigue se poursuit sur fond de procès. Dans le procès (moment présent) comme dans les souvenirs, l’utilisation d’une gamme de couleur limitée en blanc, bleu marine et rouge orangé seulement donne beaucoup de profondeur aux nuances de gris et met en valeur le coup de crayon.

Cette histoire tragique, Chloé Cruchaudet la réinterprète avec beaucoup de sensibilité.

Les programmes scolaires ont souvent tendance à s’attarder sur la Seconde Guerre Mondiale et les horreurs qu’elle a engendrées. Je n’avais gardé de mes cours de collège sur la guerre de 14-18 qu’une impression ténue. Le détail s’était estompé petit à petit. J’ai commencé à mieux comprendre le bouleversement qu’elle a provoqué par le biais de la culture populaire.

Dans la série Downtown Abbey, nous pouvons voir les ravages de ce conflit sur les protagonistes auxquels nous avons eu le temps de nous attacher. La douleur physique et les désagréments physiques de ceux qui endurent des privations, supportent les éléments et vivent dans l’angoisse. Et la douleur plus insidieuse qu’ils éprouvent en étant éloignés de leurs proches, en devant se résigner à de vagues correspondances sans connaître, comme nous le pouvons, l’issue du conflit. Il n’y a pas de date d’expiration à leur angoisse.

 

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La recherche google « Downton Abbey war » nous rappelle assez rapidement que oui, la première guerre mondiale était sanglante elle aussi.

Comme le héros dans le film Un long dimanche de fiançailles (2004, tiré d’un livre éponyme), Paul se tire une balle dans la main. Une blessure-filon, de celles qui permettent d’être démobilisé sans mourir ou être handicapé à vie. Ce n’était pas un cas isolé. Les soldats qui n’étaient pas préparés à cette guerre et portaient encore des uniformes d’un rouge criard et trop reconnaissables se retrouvent devant un dilemme cornélien.

S’infliger une mutilation volontaire peut leur permettre de rentrer chez eux, mais il faut encore supporter la douleur après avoir sciemment décidé d’où se mutiler. Il faut également que la médecine militaire n’en déduise pas que c’est une mutilation volontaire, pour éviter le peloton d’exécution ou les représailles qui les transformeront en chair à canon.

Ou il faut rester. Vivre dans la crainte perpétuelle de mourir d’un obus, sentir les ravages faits par les gaz chimiques, ne plus avoir de nouvelles de ses proches, et ne pas savoir quand tout ça finira.

Ambiance, hein ?

Paul choisit la première solution. En convalescence et convaincu qu’il n’a plus rien à perdre, il déserte de peur de devoir retourne au front. Pour retourner à la vie civile, il ne pourra plus que se déguiser en femme : on s’interrogerait sur la présence d’un homme de son âge alors que tous sont partis au front. Pour cacher son amant, Louise lui apprend à se comporter comme une femme. Prendre moins d’espace, adopter une gestuelle, s’exprimer en public … Autant de codes sociaux liés au genre. Paul se prend au jeu, pour retrouver sa liberté. Il s’épile puisqu’il faut faire disparaître sa barbe, il apprend à se tenir différemment mais peut enfin sortir de leur logement minable, après de longs jours enfermé entre quatre murs, attendant le retour de Louise.

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Les débuts de la métamorphose.

Chloé Cruchaudet réussit à très bien rendre ce sentiment grisant d’être à nouveau libre physiquement mais également affranchi de son passé. Paul se mêle au gynécée des couturières de la manufacture, se surprend à se regarder dans des vêtements féminins. Louise et Paul vivent une relation heureuse, mais on sent poindre ça-et-là des rancoeurs. Suzanne devient vaniteuse, à moins qu’il soit simplement trop difficile pour Louise de ne trouver presque plus aucune trace de Paul ?

Leur relation devient passionnelle, de cette passion qui n’est idyllique qu’en fiction. Ils deviennent jaloux tout autant qu’avides d’expériences. Au travail, la popularité soudaine de Paul-Suzanne renvoie Louise à ses efforts incessants pour s’intégrer dans un groupe ou leur assurer une stabilité financière. La vie qu’ils avaient imaginé pour Paul et Louise ne se déroule pas comme ils l’auraient aimé, et il se pose en filigrane la question de savoir si Suzanne et Louise peuvent s’apporter mutuellement du bonheur. Quand Suzanne redevient Paul, les choses ne s’arrangent pas.

Il serait compliqué de résumer les méandres de cette relation conflictuelle. Compliqué et bien dommage : ce serait vous priver du bonheur d’être emporté par la narration si efficace de Chloé Cruchaudet lorsqu’elle nous raconte une histoire où la réalité dépasse la fiction.

Au-dessus, la passion et l’attachement des débuts. Retranscrits avec autant de justesse que le sera la longue déchéance de leur relation amoureuse.

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2 réflexions sur “Mauvais genre, Chloé Cruchaudet

  1. Tu parles drôlement bien de cette histoire et tu me donnes envie de m’y arrêter à mon tour, d’autant que le dessin a l’air particulièrement beau.

    J’avais beaucoup pensé à 14-18 au début de mon mémoire parce que je me disais qu’il serait intéressant de m’intéresser aux « Gueules Cassées » dans le cadre de mon sujet (j’avais pensé notamment à The A.B.C. Murders), je me suis finalement éloignée de la période mais c’était très intéressant de se pencher dessus.

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