Chère Joan Didion …

Chère Joan Didion …

Chère Joan Didion,

Je voudrais vous remercier d’avoir écrit deux livres qui m’ont beaucoup apporté, que j’ai relus en prenant de nombreuses notes dans la marge. Et je voudrais vous dire que je suis désolée que vous ayez eu à les écrire.

joan didion l'année de la pensée magique le bleu de la nuit

« I found it amazingly easy to write,” she says. “It was like sitting down and crying. I didn’t even have the sense that I was writing it. »

« Je l’ai trouvé incroyablement facile à écrire. C’était comme s’asseoir et fondre en larmes. Je ne me rendais même pas compte que je l’écrivais. »

Joan Didion a écrit sur beaucoup de sujets. L’Amérique des années cinquante / soixante / soixante-dix. Des articles, plus ou moins légers, y compris pour Vogue. Des nouvelles, des scénarios, des essais. Quelques romans dans lesquels je n’ai pas réussi à entrer. Son style est clair, précis sans être incisif. On se laisse porter agréablement par ce côté épuré où on ne manque jamais des détails nécessaires pour profiter du récit.

Je ne veux pas faire une biographie de l’auteure. C’était une enfant timide, grande lectrice. Joan Didion a vécu un évènement personnel dramatique qui l’a aussi fait connaître du public. Mariée à l’écrivain John Grégory Dunne avec lequel elle entretenait une collaboration intellectuelle fructueuse, Joan Didion a subi son décès soudain, un AVC que rien n’annonçait. Moins de deux ans plus tard, leur fille Quintana faisait une brusque rechute lors de sa longue maladie. Et décédait peu de temps après.

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Ce sont ces deux essais, L’année de la pensée magique et Le bleu de la nuit, dont je souhaite vous parler ici. Deux essais qui sont bien moins déprimants que le contexte ne le laisserait présumer.

L’Année de la pensée magique et le Bleu de la nuit se situent entre le roman, et l’essai. Le roman pour tout cet aspect tendre, sentimental, émotionnel fort, raconté avec pudeur mais sans se voiler la réalité. L’essai pour cette manière vive de décortiquer cette émotion, et quelle émotion.

« C’était même le côté ordinaire de ce qui avait précédé l’évènement qui m’empêchait de croire pour de bon qu’il avait eu lieu, de l’absorber, de le digérer, de le surmonter. Je me rends compte à présent qu’il n’y avait là rien d’étrange : confrontés à un désastre soudain, nous nous étonnons tous de banalité des circonstances dans lesquelles l’impensable se produit, le ciel bleu limpide d’où tombe l’avion, l’innocent trajet qui se termine dans le fossé, la voiture en flammes, les balançoires où les enfants jouent comme d’habitude au moment où la vipère surgit du lierre. »

L’année de la pensée magique, traduit par Pierre Demarty

  • Comment elle a ramené les affaires de son époux que lui rendait l’hôpital et n’osait pas jeter ses vêtements parce qu’il pourrait en avoir besoin
  • Comment, en se renseignant, on découvre que les veufs ont un taux de mortalité très élevé après la perte de leur conjoint, comment ils deviennent inattentifs pour ne pas dire déboussolés et s’exposent à des accidents domestiques
  • Comment entretenir une relation avec son gendre, quelqu’un qu’on connaît somme tout bien mal, et qui ne peut qu’assister lui aussi à la même lente perte d’un être cher
  • Comment nous contrôlons bien peu de choses et comment un évènement important peut surgir brusquement, briser le quotidien
  • Devoir annoncer à sa fille, sortant du coma, que son père est mort, que l’enterrement a déjà eu lieu.

Remarquez aussi – dans des notes qui parlent de la vieillesse au tout début, des notes intitulées Le bleu de la nuit pour une bonne raison, des notes intitulées Le bleu de la nuit parce qu’à l’époque où j’ai commencé à les consigner je n’arrivais guère à penser à autre chose qu’à l’approche inévitable des jours obscurs – combien de temps il m’aura fallu pour vous donner cette information essentielle, combien de temps il m’aura fallu pour aborder le sujet de manière frontale. La vieillesse et son évidence demeurent les faits les plus prévisibles de l’existence, et demeurent aussi, pourtant, des sujets que nous préférons passer sous silence, ne pas approfondir.

Le bleu de la nuit, toujours traduit par Pierre Demarty

Durant tous ces mois passés à se sentir vulnérable, perdue, fragile, Joan Didion fait l’apprentissage brutal du lâcher prise. Perdre les deux personnes avec qui elle partageait sa vie en si peu de temps remet beaucoup de choses en question. Joan et son mari étaient très proches. Ils passaient presque tout leur temps ensemble, une longue marche le matin, écrire chacun de son côté l’après-midi, se relire mutuellement et se conseiller. Ils partaient en vacances avec leurs machines à écrire. Quintana, leur fille unique, est morte deux ans après John. Elle avait trente-sept ans. Dans Le bleu de la nuit, Joan Didion fait aussi l’apprentissage de sa fragilité. Elle a conscience d’être une vieille femme et qu’elle sera bientôt confrontée à la question très prochaine de sa propre mort.

C’était il y a onze, presque douze ans déjà. Chère Joan, j’espère que vous avez appris à vivre avec.

Et puisque nous sommes le 5 décembre, joyeux anniversaire.

joan didion pour Céline
LA publicité, à 80 ans, qui l’a fait connaître auprès d’une génération plus jeune.
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